Arrêtez de coller la petite, et faites dé-coller le petit !

Je me rappelle encore, une de ces nuisibles nuits au courant de laquelle, mon neveu de 3 ans n'a pas pu trouver le sommeil. Il est resté indifférent et sourd aux traditionnelles berceuses de son père. Il n’avait d’yeux et d’oreilles que pour la musique qui passait bruyamment chez le voisin. Il aurait pu dormir une fois la musique passée, mais comme le DJ ne voulait pas décevoir ses invités, il laissait librement la piste s’écouler en boucle, jusqu’à ce que Morphée vienne au secours d’un père étonné par l’intonation d’une telle tonnante et tenante mélodie. J’ai compris à ce moment que le public (camerounais) est comme un grand enfant, avec une personnalité de base assez basse. Les enfants sont un bon critère d’évaluation d’une musique populaire, dont le succès d’un artiste en est parfois tributaire. Les enfants accueillent une musique comme la nature accueille une semence, sans se poser au préalable la question de savoir si la semence est bonne ou mauvaise. Ils accueillent une musique avec leurs vibrations naturelles, leurs sens et une raison qui n’est pas encore corrompue par les faux jugements, les calculs d’intérêts dont adultes détiennent seuls le secret. Quand l’ensemble de ces individualités devient un « public », il se forme immédiatement une masse incohérente, incompréhensible, imprévisible et enfantine. Car il n’existe pas dans notre société, une cellule qui décide de quelle musique sera populaire et quelle autre ne le sera pas. Et parfois, un artiste n’arrive pas lui-même à expliquer pourquoi, dans son répertoire, c’est telle musique et pas telle autre qui a pu trouver bon accueil chez le public.

Maintenant se demander si une musique populaire est forcément bonne ou si une bonne musique est forcément populaire ; si un bon artiste est forcément populaire ou si un artiste populaire est forcément bon, est un autre des bas débats comme on en compte assez dans notre société. Si on peut s’interroger sur la popularité du rap au Cameroun, avec « coller coller », plus aucun doute ne peut planer sur la popularité du jeune rappeur, auteur de ce titre à succès. Une question qu’on ne se pose pas souvent est celle de l’adéquation entre la popularité et le succès de l’artiste. Un artiste populaire est celui qui est écouté en longueur de journée par toutes les classes et couches de la société à une période donnée ; c’est celui qu’on sature dans les boites de nuits, les bars, les taxis, les radios, les télés et les réseaux sociaux. Or, il se trouve qu'un artiste peut bien être populaire, popularisé, sans toutefois avoir le succès ! Sans que cette popularité ne lui permette de vivre de son art, de consommer le succès. Si bien qu’on s’interroge avec raison et Youssoupha que « qui parle de buzz tout en restant dans la misère ? ».

Au Cameroun, le rap est le parent pauvre et sans enfant de l’univers de l’économie culturelle. On a rarement vu ou entendu un rappeur ravir autant de personnes en si peu de temps. Les rares fois où c’est arrivé, la chose a fini comme elle avait commencé. Un rappeur comme celui de « coller la petite », malgré sa popularité, ne sera jamais logé dans la même enseigne qu’un artiste du Bikutsi ou du Makossa. On va toujours l’inviter dans les spectacles pour des cachets de pacotilles et de mafiosi comme dirait l’autre. On a toujours considéré le rappeur comme un sous-artiste, un « analphabète », producteur d’une « sous-culture » comme dirait Zemmour, un aventurier dans le monde de l’art. On trouve même inconcevable qu’un rappeur ose demander un cachet à la hauteur de la moitié d’un million de nos francs, qu’on donne avec aisance, pour le même spectacle, à une Mani Bella ou une Coco Argentée. C’est ainsi que, ne pouvant vivre autrement que par ses prestations, le rappeur populaire se retrouve le plus souvent orphelin d’une stérile popularité, incapable de gouter aux plaisirs de la vie d’artiste. On a même entendu d’autres pousser assez loin le bouchon en fantasmant sur une certaine interdiction de la part de l’ex ministre de la culture, de toute diffusion de « coller coller » sur tout le territoire national. C’est l’inconscient collectif qui parle ici, car dans l’imagerie populaire, on imagine moins un rappeur occuper un certain espace, tenir un certain discours, vivre une certaine gloire, qui lui est étranger. Si le rappeur parle de « coller les bêtises », que les filles récitent avec autant d’enthousiasme, il ne fait que rappeler avec désolation les « bêtises de Ktino » qui ont été plébiscitées par l’opinion ; ainsi que l’ensemble des bestiales sorties de ses héritières.

« Coller la petite » a mis la grande majorité des gens d’accord, en accord et au pas. De mon neveu de 3 ans aux grandes stars planétaires en fin de carrière. Que ce soit Alexandre Song, Drogba, et les autres qui ont validé la tuerie madein237, on ne peut se réjouir qu’en demi-teinte. C’est vrai qu’ils permettent d’accroitre le buzz de la jeune star, mais ils ne font que rajouter le buzz sur un buzz qui ne demande autre chose que d’être converti en avoir financier et matériel. Song peut donner sans hésitation des milliers d’euros à un Toofan, un Drogba peut faire pareil à Kitoko ou autre ; pourquoi ce geste n’a pas été répété avec le jeune rappeur ? On a l’impression que ces stars surfent sur ce buzz pour remonter dans les sondages et sauver leurs fans base. Le véritable soutien est celui des sous, au delà de la caution morale et de la légitimité, car il s’arrête souvent une fois l’effet papillon estompé. Arrêtons de « consommer pour consommer » car ça poussera à « produire pour produire » comme disait le philosophe. Il faut pousser à une consommation qui permettrait au producteur d’avoir le moyens de consommer à son tour, de décoller, et prendre son envol, voler de ses propres ailes, comme un aigle. En attendant que ceux qui l'applaudissent aujourd'hui tentent de lui foudroyer les ailes comme des pigeons piégés dans la basse cour à picorer la haine, les convoitises et la jalousie gratuite.

Retour à l'accueil