Notre dame de Paris, apprenez-nous à pleurer nos morts!

On a toujours présenté l’Afrique comme étant la matrice et la gardienne de l’humanisme. Les africanistes ne cessent de brandir la charte du Mandingue de 1222, comme texte fondateur de la Déclaration Universelle des Droits de l’Humain de 1948. Ainsi, l’africain n’aurait de leçon à recevoir de quiconque en la matière. Pour justifier une si obsolète constatation constamment contestée par les faits actuels, les tenants de cette thèse s’empressent de déterrer quelques us et coutumes de nos sociétés traditionnelles qui peinent à résister dans l’aire et à l’ère de la modernité. Vous les entendrez parler de tontines mères des florissantes micro finances, qui selon le prix Nobel Mohamed Yunus, seraient les véritables parents de la classe moyenne dont rêve tant le continent très majoritairement pauvre et malade. Ils vous parleront des vieux et des vieilles qui ont une place prépondérante dans la société, qu’on n’isole pas dans les maisons de retraite, mais conserve au sein de la communauté pour en tirer le maximum de sagesse que font semblant de posséder les cheveux blancs.

Ils vont vous parler de la relation qu’a l’africain avec ses morts. Ils sont tellement maitres dans l’art de les pleurer que dans certains pays, le métier de pleureuse fait florès. On dira qu’il aime tellement son mort qu’il tarde à l’enterrer et à s’en éloigner définitivement. Et même quand il est parti, le mort n’est pas toujours seul, il reçoit quotidiennement les visites des vivants, qui viennent essayer d’obtenir de son crane vidé, de nouvelles énergies et l’intercession auprès des dieux qu’on refuse d’affronter soi-même. Étonnement frappée par ces différentes pratiques, Anne-Cécile Robert est arrivée à conclure peut-être hâtivement, que l’africain détient un sens inégalé de la solidarité et appellerait ainsi l’Afrique à venir au secours de l’Occident, ayant, selon elle, perdu tout humanisme, si seulement il l’avait jamais eu. Sanou Mbaye en titre d’un ouvrage, appellera plutôt l’Afrique à son propre secours.

Si l’Afrique a des leçons à donner à quelqu’un en matière de Droits de l’humain, ce serait à elle même. L’Afrique a montré, parfois malgré elle, et à plusieurs malheureuses occasions, qu’elle ne pourrait se guérir du mal de Caïn qui l’ensorcelle, et que l’homme africain ne serait point le gardien de son frère. Il serait plutôt son bourreau, son adversaire, sa pierre d’achoppement, son scandale, son obstacle. On constate qu’il est plus facile à l’africain de renverser le pouvoir en versant du sang, que de faire coalition et de l’obtenir paisiblement. Remarquons ce rituel de succession politique, qui consiste pour le nouveau venu, à éliminer toutes traces de son prédécesseur, quitte à l’éliminer lui même, ses biens, ses visages, ses idées, ses œuvres, son nom et ses proches. Tous les héros des indépendances qui ont été étouffés de la main locale ou étrangère, n’ont jamais eu de dignes sépultures, d’officielles obsèques, de réhabilitation véritables de leur mémoire, ni l’introduction de leurs noms dans les annales ni les musées, ni leur image sur les places publiques. Le peu de monuments qui existent en leur hommage attire froidement les foules, et ne sont pas de hauts lieux de recueillement et de communion. Plusieurs y passent la tête baissée, parfois en y crachant et en pissant dessus comme dans tous les recoins et coins des villes. Aucune excursion n’y est faite, aucun cours pratique d’histoire n’y est organisé.

Voilà qui a poussé Maurice Kamto à affirmer que nous n’avons que des morts inutiles dans nos sociétés. Des morts qui ne serviront jamais d’humus aux terres qui n’arrivent à faire éclore des graines d’espoir pour les futures générations. On a tellement vulgarisé la mort ou le mort qu’il ne nous fait plus pleurer. Des morts comme Foning ont été des sujets de railleries et d’humour peu obséquieux. On meurt tellement de tout et de rien du tout que même les cadavres en décomposition finissent par mourir par asphyxie. On a banalisé la mort et immortalisé le banal. On tue nos vivants et on se plait à pleurer les morts de ceux qui contribuent à nous tuer davantage. Qui n’a pas vu Bokassa vendre son pays à la pauvreté, la misère à coût de quelques pierres précieuses, pour venir pleurer à chaudes larmes aux obsèques de De Gaulle comme un enfant qu’on vient de sevrer. Qui n’a pas vu Boni Yayi s’habiller en veste bleue, chemise blanche, cravate rouge, pour aller larmoyer sur les champs Élysées, frappé plus que jamais par les morts de Charlie. Qui n’a pas vu les africains d’ici et d’ailleurs montrer leur sympathie pour Charlie Hebdo et très récemment sur ceux du Bataclan. Or tous les jours que Dieu a crées, des quatre coins du continent, les morts se comptent par centaines et ne sont toujours pas assez pour capter un peu sympathie de ces mêmes africains.

D’autres s’indignent, et n’admettent pas le fait que quelques morts en France attirent une mondiale solidarité, et qu’à la même période, au dessous du Sahara, aucun média occidental ne puisse parler des morts africains. Pour pousser loin leur indignation, ils transforment aux colorations africaines, les concepts français initiés par les français pour pleurer les morts de France. D’autres se réjouissent même des récentes catastrophes en France, en espérant que ça puisse leur apprendre à prendre en compte nos propres morts. On reproche à leurs médias de ne jamais parler de nos malheurs comme si nos médias en donnaient seulement l’exemple, ou s’ils attendaient dans leurs malheurs que nos médias puissent en parler, comme même ils n’en manquent jamais l’occasion.

Or si nous avons commencé à nous intéresser à nos morts c’est un peu et beaucoup grâce aux morts de la France ! Si nous avons commencé à marcher contre la terreur au Nord c’est grâce à la marche de Charlie Hebdo ; si nous avons su dire « Je suis Maroua, Fotokol… », c’est grâce à « Je suis Charlie ». Si nous avons eu l’éveil ensommeillé de prier pour le Mali, c’est toujours en copie au « Pray for Paris ». Si nous avons transformé nos photos de profil aux couleurs de nos différents pays, c’est toujours une photocopie aveugle d’une initiative française ! Certains sont mêmes allés jusqu’à imaginer la tour Eiffel aux couleurs du Mali. Ils pensent qu’en le faisant, ils restent authentiques, pourtant c’est une preuve que c’est encore la métropole qui les aide à penser et à agir.

Nos compatriotes meurent par milliers tous les jours, dans tous les pays et frontières du monde, et nous y restons indifférents. Ni discours officiels, ni descente sur le terrain, ni action humanitaire. Quand il faut copier le bon exemple du blanc que nous insultons, sur sa capacité à veiller sur la sécurité d’un seul de ses citoyens jusqu’au plus petit bout du monde, la honte et la paresse nous envahissent. Quand nous voyons comment est ce que la France pleure nommément ses morts des guerres mondiales, 60 ans plus tard, nous sommes incapables d’agir de la sorte en honneur à ceux qui sont morts pour servir le peuple. Ainsi, même en la matière où nous semblons être des maitres incontestés, l’autre a encore des choses à nous enseigner. Espérons avoir assez de discipline pour pouvoir les maitriser, afin que : plus jamais nos morts ne meurent.

Retour à l'accueil