Plaidoyer pour une tournée nationale apolitique du Président Paul Biya

Le Président Biya a toujours été présenté comme un lion qui n’aime pas quitter sa cage. Il n’aime pas se balader dans la forêt de peur de banaliser sa royauté, il est conseillé d’opter pour la rareté, car pense-t-on, ce qui est vulgaire est laid. On lui conseille aussi de peu parler, car le sage Salomon, affirme que celui qui retient sa langue commet moins de péché. Même quand l’urgence de parler se présenterait, il faudrait encore la tourner à plusieurs reprises avant de cracher. On lui conseille aussi de moins agir, ou pas du tout. Pour argument, la sagesse populaire dit que celui qui ne fait rien a toujours raison. On lui conseille aussi de rencontrer rarement ses ministres, de moins les recevoir en audience, de décliner la plupart des invitations et de toujours se faire représenter. Ceci pour la simple raison que : les aigles ne volent pas avec les pigeons, et qu’en se faisant représenter, le chef démontre ses dons d’ubiquité et d’omnipotence. Etre partout et nulle part, être en tous et en tout, tel un dieu qu’on louerait sans jamais le voir que par ses multiples représentations dans les lieux publics et privés, dans les esprits étouffés de salissures et sur les corps scarifiés d’insignifiants signes.

Le Président est tellement ancré en ses représentants que ceux-ci agissent sans qu’il ne commande et parlent en son nom sans même l’avoir écouté ! Comme des gens qui seraient possédés et agis par un esprit dont ’ils n’envisagent point s’en délivrer. Owona Nguini qualifie brillamment cette attitude de « fétichisme politico-discursif ». Voilà pourquoi le Nkunkumah peut se retirer silencieusement dans son village natal comme un dérobeur de nuit, sans craindre de conduire le pays tel un timonier, à partir de son téléphone qu’il ne décroche jamais ni pour appeler ni pour répondre aux multiples appels même venant de ses homologues. Son retrait permanent de la capitale pour Mvogmeka’a est le seul appel auquel le président répond constamment et sans conteste. Un appel vers son passé originel, vers la terre fertile et en friche de ses ancêtres, vers ses champs en jachère de cacao et de café que les grecs n’ont pas réussi à les voler. Mais c’est aussi un appel vers la solitude, vers le monastère son premier amour, vers la quiétude monacale. Celui de la séparation du bruit pour silence des forêts ; celui du retrait des ripailles et de la beuverie pour la frugalité et le jeun ; c’est encore un appel pour le renoncement aux artifices du monde officiel et extérieur pour plus de sensibilité et de rapprochement au monde naturellement vraisemblable avec toutes les richesses qu’il peut sembler offrir.

Malgré tout, on reproche au Président de connaitre plus son village que la capitale du pays, et d’avoir la fine maitrise des villa-ges Suisse que son village même. Même si c’est sans base d’informations fiables, le citoyen lambda le dirait avec la certitude d’avoir peu de risque de se tromper. Car contrairement aux déplacements silencieusement nocturnes du Président à la tombe de son nombril, ses interminables sortis de cage pour la terre étrangère, ne se font jamais sans tambours ni trompettes. C’est toujours un évènement, tantôt fascinant tantôt révoltant. Les yeux qui s’ouvrent, les langues qui se délient, les voix qui s’élèvent, les voies qui se ferment, les routes qui s’embouteillent pendant d’horrifiantes heures pour laisser passer l’intouchable patriarche. Même si le Président s’envolait incognito pour l’ailleurs, le Quotidien National emboucherait toujours les trompettes pour annoncer le retour triomphal du couple présidentiel d’un cours séjour privé au paradis…fiscal. Un paradis où descendent, chaque heure, aux enfers nos millions de francs asphyxiés par la luxure donc la dépouille serait enterrée par des hommes dépouillés de tout sens de la mesure.

L’intérêt pour nous de plaider en faveur d'une tournée nationale et apolitique du Président dans le Cameroun profond, découlerais donc de cette fâcheuse constatation. L’idée est qu’en ramenant le Président à ce qui devait être le carrefour de ses préoccupations permanentes, c’est de maintenir l’attention au niveau national et de réduire au maximum les évasions et l’immigration clandestine de nos fonds. L’expérience de ses intermittentes tournées dans quelques chefs-lieux de Régions au Cameroun prouve qu’il est doté d’un pouvoir que nous pensons magico-politique. Faisant de chacun de ses passages, une succession de miracles spectaculaires bien que toujours précipitamment éphémères. Quand le Président se déplace quelque part au Cameroun, il déplace tout le pays avec, comme dirait le porte-parole de son gouvernement. Si bien qu’on a l’impression que là où passe Biya , le changement suit. Une chose est sûre, la route précède toujours ses déplacements internes. Le réseau téléphonique est impeccable à la zone qui va couvrir son espace, le réseau routier est praticable sans faute, l’énergie électrique est en surdose, les façades des habitations publiques qui bordent les routes sont blanchies et teintées, les châteaux d’eaux sont remplies, les roses des jardins publics sont arrosées d’eau rendues potables à l’occasion. Les banderoles envahissent le ciel pour cacher toute la poussière soulevée par des coups précipités de balais. Ils rivalisent d’adresse et s’activent pour que le Chef puisse les garder dans sa bonne mémoire.

Ce qui intrigue face à cette sériation de théâtralisation, c’est que les politiques prétendent pendant des années que les fonds publics ne sont pas disponibles pour investir dans les secteurs clés de telle ou telle région. Mais subitement on voit des fonds surgir on ne sait où pour les mêmes projets lors de l’arrivée du Président. C’est dire que si ce dernier multiplie ses passages dans les profondeurs du Cameroun, s’il avance dans l’arrière-pays, peut-être qu’il va pousser malgré lui, ses élus et nommés à se réveiller de leur sommeil de léthargie, de leurs forfaitures pour agir véritablement. Si bien qu’en le faisant pour le Chef ils le feraient par ricochet pour le peuple qu’ils sont censés représenter et servir. Les routes se bitumeront, s’ouvreront les bibliothèques, les morts qui désertent les bureaux ressusciteront, les eaux couleront avec une éclatante potabilité, les champs seront d’une judicieuse fertilité, les potentialités seront exposées à la lumière du jour, nos nuits brilleront, les cœurs de nos bandits battront, nos océans de larmes pourront en fin sécher, et de l’eau où nous étions immergés, nous sortirons désormais la tête…haute. Notre président pourra alors nommer les lieux qu’il maitrise, nommer des hommes qui existent pleinement. Il pourra aussi maitriser le pays qu’il dirige, et diriger le plus grand nombre à la visite de l’un des plus beaux pays d’Afrique.

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