50 ans que des centenaires célèbrent la (dé)fête de la jeunesse

La fête de la jeunesse n’est ni plus ni moins qu’une invention capricieuse du président Ahidjo pour se guérir de ses frustrations de père fondateur de l’unité nationale. Il faut déjà préciser avant toute chose, que le Cameroun est l’un des rares pays ayant institutionnalisé une telle célébration festive. Elle est devenue une priorité des priorités de l’Etat, si bien qu’on se demande si le seul cahier de charge du ministre dédié à la jeunesse n’est pas l’organisation de cette célébration des jeunes. Les clubs éphémères dans nos lycées, ne disparaissent t"ils pas après la date du 11 février? Comment peut’on penser autrement, quand au courant de l’année, ce n’est qu’à la première semaine de février qu’on entend parler de ce ministère, qui était jadis couplé aux sports et aux loisirs. Ce n’est même pas une impression, c’est un fait indéniable! Avant et après cette date, les jeunes ne sont qu'un ensemble encombrant, invisible et inutile. Or depuis 50 bonnes années, le temps de passage de trois générations, la jeunesse est embarquée dans ce voyage d’Issac, conduit par un père cachant constamment dans son dos un long poignard, près à la sacrifier au moindre geste de désobéissance ou d’indignation.

Ahidjo était le père d'une Nation qui n’était encore qu’une vue de l’esprit, mais il n’était pas Abraham. Il avait bien pensé d’organiser une géante fête pour sa jeunesse revenu à la maison du père comme l’enfant prodigue, mais son idée était de demeurer le père et de veiller sur le fils pour qu’il ne devienne jamais autre chose qu’un simple enfant sans désir de paternité. Nous sommes en 1961, comme nous le connaissons, le Cameroun oriental et Occidental viennent fraichement et respectivement d’accéder à l’indépendance. La partie occidentale ayant été longtemps administrée et colonisée selon le même système britannique du Nigéria voisin, la grande majorité des camerounais de ce côté se sentaient plus nigérians qu’autre chose. Or Ahidjo cette fois ci voulait bien unifier pour mieux régner. Le référendum que l’Onu organise à cet effet le 11 février de cette année là, donne un résultat étonnamment historique. Une partie de la zone anglophone décide d’aller au Nigéria, et une bonne partie opte pour le Cameroun qui s’unifiera. Ahidjo se sent fragilisé dès ses premiers jours à la tête d’un pays au passé colonial atypique. Il veut mettre tout en œuvre pour qu’une pareille situation ne se reproduise plus jamais. Que faire ? Rien d’ingénieux que d’organiser une fête grandiose pour féliciter ceux qui ont fait le seul bon choix et leur promettre des glorieux biens pour leur prouver combien il les aime comme de bons élèves et d'obéissants fils et filles.

C’est ainsi qu’en si peu de temps, Ahidjo a sorti de son esprit, une technologie de la soumission par fascination et par intimidation, qui permettra pendant un demi siècle de faire de la jeunesse ce que veut le politique. Durant 4 ans, elle n’était célébrée que dans la partie anglophone, cœur de cible de l’époque. La formule a tellement marché qu’en 1965, Ahidjo et son comité de sages vieux décident de la nationaliser afin de contenir l’ensemble des jeunes de l'ex-Cameroun français. Voilà comment, par un coup de magie, le 11 février est devenu la sacrée date de la fête de la jeunesse, et la semaine qui la précède, celle du bilinguisme. Car, Ahidjo pensait que pour unir les gens, il fallait le faire non seulement par un seul parti, par un seul chef, par une seule fête, mais aussi par une seule langue. Depuis lors, le 11 février est devenu l’opium entre les mains du politique pour rester en éveil tout en enfermant la jeunesse dans une sorte de sommeil léthargique, que même un taon socratique n'arrivera à les en délivrer.

50 ans après, on peut se poser moult questions, on n’obtiendra que des révoltantes réponses. Personne ne peut croire après toutes ces sombres années, que l’Etat est un ami de la jeunesse ou encore un père, au point de l’aimer autant en la célébrant. Un Etat qui passe toute l’année à insulter la jeunesse, à la violenter, à lui offrir des mauvais traitement dans les hôpitaux, en lui délivrant des vides enseignements dans les écoles, des diplômes sans sens dans tous les sens du terme, en la violant avec jouissance et sans protection ni lubrifiant. Un Etat qui ne protège pas sa jeunesse, qui ne lui donne pas l’emploi mais vole le fruit de son travail et de ses entrailles ; qui la punit, l’emprisonne, l’empoisonne, la somme de toutes sortes de griefs et de condamnations, quand elle ose manifester publiquement sa haine et son ras le bol. C’est une insulte encore plus amère, de savoir que l’Etat n’a en réalité pas les jeunes au cœur de ses préoccupations, et qu'il ose organiser une fête en son honneur. Dépenser autant d’argent qui aurait pu servir aux financements transparents des projets de jeunes, à l’ouverture des bibliothèques et des lieux de savoirs, à la promotion d'une pensée jeune qui aurait pu guider l’esprit de créativité de toute une génération.

Qu’est ce que célébrer la jeunesse que de la laisser se fêter elle même, que de lui donner les voies et moyens de vivre une joie quotidienne au sein d’un pays qu’on clame tous les jours qu’il en est le fer de lance ? La jeunesse ne peut pas fêter dans les pleurs et les grincements de dents, dans le chomage et la misère, dans l’incivisme et l’immoralisme ambiant. C’est pour ça que le 11 février sonne à nos yeux comme une défaite à la fois de la jeunesse et de l’Etat, qui pense qu’il gagne en perdant les jeunes. En les désintéressant à la chose politique, en leur fermant les portes de l’initiative et les conduisant en troupeau à la boucherie pour manger leur chaire et boire leur sang, et exposer leur peau durcie par le travail sans salaire au soleil de minuit. Les faire défiler dans toutes les ruelles du pays, sous un brulant soleil, avec des uniformes disciplinaires, et des pancartes dithyrambiques, avec des psaumes au Régime en place.

Malgré tout, le père de la Nation qui peine toujours à la devenir, va discourir à la jeunesse. Une jeunesse qu’il ne connaît pas, qu’il ne fréquente pas, qu’il n’aime pas non plus. La seule chose qu’il aime sur elle, c'est son silence famélique, sa médiocrité chronique, son enfermement...et toutes ces étonnantes vertus qui l'aide à le maintenir paisiblement là où il repose, et son régime avec. Mais tôt où tard, cette jeunesse qu’on croit endormie, sourde et idiote, finira par demander des comptes. Et si elle ne trouve personne pour en rendre, il y’a certainement des âmes qui vont se rendre. Or les vieux peuvent éviter cet état de meurtre du père, en travaillant avec le fils, en lui offrant sa part d’héritage tout en lui montrant comment en disposer. Ce n'est que de cette façon qu'on peut fêter; car encore une fois de plus, on ne se réjouit pas des défaites, mais des victoires remportées et des travaux achevés. Et la fête n'est pas simplement un lieu privilégié de dépenses d'énergies, de distractions béates, de jouissance abusive, mais de renouvellement des forces pour de nouveaux chantiers.

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