Février 2008 ou les émeutes de la fin...d'une jeunesse qui peut!

Après la période des "villes mortes" dans les années 90, on avait pensé que la jeunesse s’était enterrée avec elles. On n’avait plus jamais vu des jeunes aussi engagés à investir les rues des grandes villes du pays qu’en ce jour du 28 février 2008. On a vu des jeunes envahir les cités, barricader les carrefours, enfumer des vieux pneus des voitures qui encombraient les chaussées. On les a vu lever les boucliers, pousser un tollé général, un cri de guerre ou de rébellion, qui pouvait se résumer dans le « Biya Must Go » qui semblait être leur mot d’ordre. Ainsi ils avaient eu le temps de griffonner des phrases révoltées sur des pancartes, pour ceux qui n’avaient pas de gourdin, de parpaings, et autres armes blanches entre les mains. Le torse et les pieds nus affrontaient sans peur les kiosques de paris mutuels, de call box, comme si le but ultime était de tout raser de ses propres mains sur le chemin de l’aller et du retour.

Tout ce qui semblait représenter l’Etat, en terme de bâtisses surtout, était à détruire si bien qu’on ne puisse plus avoir pierre sur pierre, planche sur planche. La rage était au sommet, la haine du système au rendez-vous, le courage en étendard. Les jeunes ne sortaient pas d’une mutinerie qui se serait formée pour la cause ou alors qui l’aurait provoqué. Ils venaient de partout: de l’oisiveté des quartiers populaires, de l’ennui des bancs de lycée et de collège, de la répétition stérile des amphis d’université, des métiers sans salaire et sans formation de nos fictives entreprises, et même de l’inhumanité de nos prisons. A les voir se déchainer autant comme dans un carnaval géant, ils semblaient avoir un but ? il me semble aussi qu’ils n’en avaient pas ? Laissons planer le doute encore 8 ans après…Ou alors comme les jeunes de mai 68, leur combat n’avait pas d’objectif, il était lui même l’objectif.

Devant cet état des choses, le monstre froid, avec sa grande muette, restés silencieux, n’a pas pu résister à l’envie de rétablir ce qu’on peut appeler malgré nous l’ordre. Dans un langage politiquement corrigé, on parlera d’une justice corrective, mise à jour par le philosophe Spinoza, qui consiste à punir publiquement des réfractaires afin de donner une leçon intimidatrice aux potentiels délinquants ; on peut aussi brandir l’idée d’une violence institutionnelle, qui, depuis Hobbes est la seule violence juste et justifiée; imposée par l’Etat à ses citoyens pour un oui ou pour un non, disons pour un pour ou pour un contre. L’Etat donc, se sentant menacé, et son égocentrisme paternaliste bafoué par de rebelles enfants, a sorti la chicote de papa et a fouetté. L’idée du fouet ici est de marquer le corps qui s’émeut sur la voie publique, c’est de briser les membres, défigurer les faces, faire saigner la chair de tout son sang, enlever la vie tout simplement. Ça, l’Etat a réussi à le faire en cette froide période. Qu’ils soient partis sous l’effet des balles, par étouffement dans une cellule, par empoisonnement, par noyade involontaire, des jeunes sont morts par dizaines. Même si le politique a longtemps voulu ressusciter la boutade du "zéro mort".

Cette date restera alors inoubliable. Mais plusieurs personnes y ont vu et continuent d’y voir une date qui marque l’historique bravoure de la jeunesse. Celle d’une jeunesse révoltée, engagée et révolutionnaire. On entendait parler même de « révolution manquée » ici et « d’émeutes » là-bas. La presse locale et étrangère n’a pas pu résister à cette vague d’analyse infantile de la situation. Elle parlait alors comme d’une seule voix d’émeutes de la faim. Avec un peu de recul et de bonne foi, on peut tout dire sur ce qui a motivé les jeunes, mais ils n’avaient pas faim du tout, je veux dire faim dans le sens qui les pousseraient à risquer autant leur vie. Les jeunes sont descendus dans la rue sans que personne ne puisse savoir ni même eux, d’où est ce qu’ils sortaient, et où est ce qu’ils allaient. Quelle était leur philosophie, qui était leurs leaders, qui menaient les troupes ? Est ce que c’était un mouvement ou une foule. Je pense qu’on avait à faire à une foule furieuse, au mieux à une fourmilière, où les uns montaient et descendaient sur les autres. Je ne veux pas parler d’un troupeau de moutons de peur d’être insultant, mais j’ai bien peur que se soit vrai. Plusieurs y étaient par suivisme, et ce n’est pas de leur faute. Dans une foule c’est la folie qui règne, la foule, disait Bachelard, ne pense pas, tout est régi par l'instant et l'instinct.

Or, aucun leader, venant de la jeunesse ou de la société civile, n’a eu le temps de se séparer de cette foule pour penser, pour la penser. Si l’Etat, par magie disons le, voulait dialoguer avec les jeunes, ce serait avec qui ? la preuve, tout ceux qu’on a arrêté (arbitrairement) sous le feu de l’action ont nié les faits, personne n’a eu le courage de le porter sur le dos. Avouons d'avoir manqué l’occasion de voir naitre chez nous un « balai citoyen », un « y’en a marre » ou un « mai 68 ». Je parle là des mouvements des jeunes réfléchis, qui ont pensé avant d’agir, qui savaient que la révolution se fait d’abord avec les idées fortes qui pourront elles seules diriger l’action. Et les politiques de l’opposition, s’ils n’ont pas instrumentalisés les jeunes, ils n’y ont pas résisté non plus. Ils espéraient que sans fondements, les jeunes puissent obtenir par la « force » des choses, ce que eux n’ont jamais pu obtenir par les urnes ou alors par l’engagement politique véritable.

Je pense à mon avis, que nous avons connu au contraire des émeutes de la fin…de l'espoir d'une jeunesse qui vient, et qui met la pensée au centre de tout, qui sait qu’elle a été la matrice de toutes les révolutions qu’elles soient individuelles ou collectives. La preuve ces jeunes sont morts pour rien ! Mort gratuite puisque leur sang n’a pas pu servir d’humus pour des futures générations. Nous devons tout recommencer à zéro, tout est à repenser et à refaire. Ce n’est pas avec des cailloux et des gourdins qu’on effondre un système fabriqué de toutes pièces depuis un demi-siècle ! La preuve, le 28 février 2015, en pleine capitale, l’Etat a prouvé qu’il sait faire des jeunes ce qu’il veut, quand et comme il le veut.

hommage à tous les jeunes qui ont choisi de penser avant d'agir.

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