Entretien avec le Prof Achille Mbembe: "il faut savoir organiser la fin"

Achille Mbembe dans cet entretien e livre à nous sous un ton qui lui est habituel, celui de scruter la nuit et de proposer des idées de pensées au temps qui vient.

Votre dernier essai, Politiques de l’inimitié, parait dans les jours qui viennent…

L’ouvrage parait le 31 mars chez mon éditeur parisien, les Éditions La Découverte. Suivront, assez rapidement, les traductions dans d’autres langues dont l’allemand, l’anglais et l’espagnol.

Le texte est dédié à un homme au-delà du nom, Fabien Éboussi Boulaga, et dans un geste tout à fait œcuménique, à deux amis et complices intellectuels de très longue date, Jean-François Bayart et Peter Geschiere.

Pouvez-vous nous en dire plus sur le contenu de ce nouvel ouvrage qui vous oblige à ajourner la sortie de Afropolitanisme ?

Dans ce livre, je m’interroge sur la sorte de relation que les démocraties libérales entretiennent avec ceux qui ne sont pas des leurs (les non-semblables); ceux qu’elles tiennent pour leurs ennemis ; des gens avec lesquels elles ne veulent guère cohabiter et qu’elles cherchent à éliminer.

Si vous voulez, ce livre est une petite histoire de la transformation des sociétés démocratiques en quelque chose que j’appelle « les sociétés d’inimitié ».

Car peut-être plus que la lutte des classes, la lutte contre l’ennemi est devenue le sacrement de notre époque. Aux États-Unis, en Europe et ailleurs, elle a libéré des mouvements haineux qui poussent les démocraties à endosser les habits de l’exception et à brouiller profondément les rapports entre la violence, le meurtre, le droit et la loi ; ou encore la norme et l’exception ; voire la liberté et la sécurité.

Le livre est donc une critique de ce retour à la loi du sang, au devoir de race et à la loi du talion, à l’heure où l’ordre politique, à peu près partout, se reconstitue en tant que forme d’organisation pour la meurtre.

Traitant justement de ce rapport entre la politique et la mort, vous avez forgé la notion de « nécropolitique » qui s’inspire de celle de « biopolitique » de Michel Foucault. Le concept de « nécropolitique » s’applique-t-il au système capitaliste en général ?

J’ai utilisé la notion de « nécropolitique » en référence aux formes de pouvoir et de souveraineté dont l’une des principales caractéristiques est de produire activement la mort à grande échelle. Cette économie opère évidemment évidemment de différentes façons en fonction des histoires particulières des sociétés.

Pour le reste, le terme s’applique de manière générale à toutes les formes de domination fondées sur le gaspillage considérable des vies humaines. Il s’agit très souvent de régimes de domination sans responsabilité, dans lesquelles la souveraineté consiste en l’exercice d’un droit de vie et de mort sur ceux et celles que l’on a, au préalable, réduit à l’état d’objet.

Dans quelle mesure ce concept nous permet-il d’analyser le système néocolonial ? Le Cameroun a-t-il changé sa vision de la mort vis-à-vis de ses citoyens ?

Un pays sans mémoire historique ne peut qu’avoir une relation mortifère avec ses citoyens.

D’ailleurs sur la longue durée, les classes dominantes africaines ont toujours trouvé leurs sujets encombrants. Faute de les mettre au travail, elles ont toujours cherché à s’en débarrasser.

Parfois elles y sont parvenues soit en les vendant à l’esclavage comme au moment de la Traite atlantique ; soit en provoquant les conditions de leur émigration au loin comme c’est le cas aujourd’hui ; soit en en les traitant comme des ennemis qu’il faut éradiquer ; soit en les confinant à l’abandon ou en les massacrant purement et simplement au cours de guerres sanglantes, voire génocidaires.

Je ne crois pas que les choses aient beaucoup changé de ce point de vue. Bien au contraire, l’ordre néolibéral qui régente nos existences et qui produit à la pelle des vies superflues ne cesse de créer les conditions de reproduction de ces morts dont nul ne s’estime responsable.

Depuis hier le Cameroun est dans la tourmente après le drame survenu à l’Hôpital Laquintinie à Douala où une femme est décédée avec deux bébés dans le ventre faute d’accès aux soins d’urgence. Quelle est votre réaction face à cette tragédie ?

Plusieurs voix se sont élevées pour condamner cette barbarie qui, à l’extérieur en tous cas, donne du Cameroun l’image d’une contrée habitée par des gens féroces et sauvages, et incapables de se gouverner eux-memes, c’est-à-dire de se doter des institutions qui garantiraient une vie digne à tous et à toutes.

Mais vous le savez bien, cela fait très longtemps que l’on prêche dans le désert. Beaucoup n’ont cessé, depuis deux ou trois décennies, d’attirer l’attention sur le processus d’ensauvagement en cours dans ce pays ; sur l’extraordinaire brutalisation des corps et des esprits, la transgression radicale de toutes les normes, l’impunité ou encore l’application sélective des règles.

Au fond, l’enkystement dure depuis plus de trente ans, et beaucoup le savent d’ailleurs, y compris au sein des classes dirigeantes.

De toutes les façons, toute une génération n’aura connu que çà – l‘univers kafkaesque du village, de la tribu et de la sorcellerie, les rituels cannibales des sectes et autres cultes du phallus, toutes ces identifications aveugles, le jeu des apparences sans substance, la vente des offices et la prédation forcenée, bref, une société qui marche la tête en bas et les pieds en l’air.

La question que l’on ne peut plus éviter de poser est cependant la suivante. Comment se fait-il qu’une société comme la notre accepte, presque sans broncher, d’être soumise pendant si longtemps à cette forme de gouvernement par la négligence, par la cruauté et l’abandon, et à la sorte de vie végétative qui va avec ?

Qu’est-ce qui, dans les structures les plus profondes de notre société, rend possible l’accoutumance à un tel degré de destitution et d’abjection ?

L’agitation à la petite semaine ne suffit pas. Faute de répondre à ces questions, nous ne nous en sortirons pas.

Puisque finalement on a l’impression que la mort est une institution chez nous, que faire pour au moins donner sens à nos morts pour que par ricochet les vivants puissent en donner un à leur vie ?

Franchement, je ne sais quoi vous dire. Le plus frappant en ce début de siècle est qu’il n’y a plus de limites à l’inimaginable.

Pour sortir du trou, il faut au préalable s’interroger, poser les bonnes questions. Pourquoi s’est-on laissé aller jusqu’au point où l’impensable est désormais possible, tout peut arriver ; il n’y a plus de filet et il n’y a plus ni retenue, ni limite que l’on ne puisse franchir ?

Qu’est-ce qui nous a poussé à franchir ce seuil, au point où aujourd’hui, nous avons toutes les apparences d’une société d’imposteurs, une société sans fonds, totalement dévalisée, qui est prête à tout subir et à tout encaisser ?

Qu’est-ce qui nous a conduit à cette configuration où, face à une classe dominante totalement débarrassée de tout sentiment de honte ou d’obligation, l’on ne trouve qu’une masse de gens tout à fait inertes, radicalement compromis, prêts à toutes sortes d’arrangements, et si violentés mentalement que plus rien ne peut les ébranler, même pas la possibilité de leur propre extinction ?

Quand une société franchit un tel seuil, c’est qu’il y a quelque chose dans sa structure mentale fondamentale qui a été profondément saccagé. C’est cette structure fondamentale qu’il faut réparer.

Que reste-t-il au peuple comme arme de contestation et de réveil devant un système si insensible et si froid ?

L’on entend dire ici et là : « Foin de discours et de bavardage, on est fatigué de réfléchir, et c’est l’action qui compte ! ».

Du coup, on pourfend les intellectuels et on en appelle à la gesticulation. On oublie que le culte de l’action molle, irréfléchie et dispersée conduit tout droit au suicide.

Il faut s’opposer fermement au discours de style Boko Haram, démagogue et populiste, sans contenu autre que nihiliste, qui prétend que la critique réfléchie est le contraire de l’action. Un tel discours relève de l’imposture.

La vérité est que, pour aller loin dans le sens d’une transformation radicale de la société, on ne fera pas l’économie d’une critique réfléchie du présent. Quel diagnostic fait-on de la situation actuelle et de ses racines historiques ? Quels sont les éléments concrets de la sorte d’avenir que l’on veut créer ? Que faire de cet obstacle primordial qu’est la manipulation de l’ethnie à des fins de domination ? Par quoi remplacer cette sorte d’identité viscérale qui empêche de raisonner puisqu’elle n’est, au fond, que la manifestation elle-meme viscérale d’une volonté purement négative ?

Toute action menée sur la base d’un faux diagnostic de notre situation actuelle ne fera que reproduire, à l’envers, la violence qui, à l’origine, nous a conduit au point où nous sommes en ce moment.

La classe dirigeante interpelle, via les motions de soutien, le président Biya à se représenter aux prochaines élections. Pensez-vous que le citoyen malgré toute sa bonne volonté puisse faire autre chose pour que cela n’arrive point ?

Ne sont libres que les peuples qui manifestent activement la volonté de devenir libres, et qui sont prêts à payer l’exact prix de leur liberté.

L’histoire ne connait pas de miracles et la soumission n’est pas une vertu. Au contraire, à force de s’éterniser, elle engendre des situations périlleuses et inextricables qu’il sera difficile de démêler dans le futur parce qu’en fin de compte, tout le monde aura été profondément compromis.

Pour le reste, l’on aura beau faire dans la fuite en avant, le mur n’est plus tout à fait loin. Il faut savoir organiser la fin. Car si on ne le fait pas, tout risque de se terminer dans un énorme fracas.

Achille Mbembe: Professeur d'histoire et de science politique, auteur de nombreux ouvrages et du concept de l'"afropolitanisme"

Félix Mbetbo: chercheur en sciences sociales et politique,

auteur de "le philosophe et le numérique" avec le Prof Njoh Mouelle, Proximité, 2015.

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