De Nathalie à Abéna : bienvenue dans le secret du piment

Pour ceux qui pouvaient encore en douter, soyez rassurés : tenir la jeunesse de ce pays embastillée dans la totale distraction ne demande pas un tour de magie. En ce début d’année, nous avons connu une période assez longue, excitante et jouissive ; animée par une certaine affaire du piment, avec Nathalie comme porteuse de projet, héroïne d’un film dans lequel elle a fini par se noyer. Mais avant de plonger sa tête parfois vidée de bon sens dans ce fleuve rempli de sable et d’adrénaline, elle a embarqué un nombre assez important de jeunes filles et garçons qui, ne sachant point nager, se sont fait balloter de gauche à droite selon le courant des vagues. Comme pour ajouter de l’eau à son propre moulin, elle a mis à jour un livre rempli d’histoires et de racontages sur sa propre vie. Sauf que, ce n’était qu’une suite de répétions d’un bavardage sauvage et impudique qui défilaient déjà jadis sur les ondes des radios qui n’attendent que ce type de sonorités pour se faire écouter.

Nonobstant le caractère « déjà entendu » de ces histoires vécues, son livre est devenu en quelques jours un succès dans les librairies virtuelles. Elle a réussit à faire un record sans précédent dans notre « litté—ratures ». Faire d’un livre un « best seller » sans avoir vendu un seul exemplaire, relève tout complexement de la sorcellerie. On aurait pu dire un « best reader ». Il a été lu plus que la Bible chez les « chrétiens », le Coran chez les musulmans, et tous les livres aux programmes des élèves et étudiants. Le désir d’y lire des histoires pimentées, des descriptions des photos dénudées, des scènes de jambes en l’air, de partouzes et fantasmes réalisés, a donné du punch à leur curiosité livresque. Pour des gens qui n’ont pas la culture de la lecture, mais qui arrivent à dévorer ramassis de pages blanches griffonnées en moins de 24 heures avec des notes de lecture à l’appui, est quelque chose d’étonnement neuf.

Que font donc les jeunes quand ils ne lisent pas, ne vont pas dans les bibliothèques, au théâtre ou dans les musées ? Ils sont préoccupés aux choses qui occupent en réalité l’esprit des hommes politiques. Ceux ci ne pensent qu’à élaborer des logiciels qui vont programmer les jeunes à répéter au quotidien des faits et des gestes inutiles. Comme ces jeunes n’ont presque jamais été habitués à penser par eux mêmes, à nager contre courant, à distinguer la réalité des nébulosités, à faire le choix entre les valeurs et les artifices, ils se glissent aisément dans le rôle savamment décrit par les metteurs en scènes. Abandonnés à eux mêmes, les jeunes abandonnent à leur tour tout ce qu’ils sont et ce qu’ils ont à l’autre en rejetant toute responsabilité. Même leur raison est mise en congés, leur liberté d’agir et de penser mis en cage. Ils passent des journées entières enfermées dans des cavernes où ils ne peuvent faire aucun pas en avant. Tellement ils sont verrouillés en chair et en esprit par des chaines lourdement rouillées, serrant leur coup et les membres contre un mur de pierres d’achoppement.

En parlant de chaines, la télévision en compte énormément. Les jeunes y sont scotchés à longueur de programmes comme les prisonniers de Platon. Téléguidés, télécommandés comme des dessins animés devant ce tout petit écran aimanté, tout puissant, reflétant une réalité toujours étrangères à la leur. Ennuyés et « sans emploi » de temps régulier, ils font recours à la télé pour fuir le temps réel. Ces jeunes attendaient donc l’arrivée de « secret story » comme les autres attendent l’été ou la rentrée littéraire. Un mi-fils du pays y est donc né, avec toute la clarté et la pureté christique. Les yeux féminins ont commencé à briller, les entre-jambes à vibrer, et des poitrines à se gonfler face à ce corps colossal. Une religion s’est donc créée avec le phallus-métis au centre de l’adoration. Des déclarations fantasmagoriques, érotiques, mais somme toutes à la limite du ridicule et de la bouffonnerie.

Abéna est donc devenu en un laps de temps très léger, le porte flambeau d’un idéal de jeunesse sans idées. Ces jeunes qui voient en lui le camerounais parfait, le prototype de celui qu’on veut comme amant, mari, ami, père, partenaire, voisin ou simple connaissance. Des jeunes filles et garçons habitués à la défaite voient en lui le reflet d’une réussite qui ne cesse de les échapper. Pour eux, la lumière qui est sur Abéna est leur propre lumière. Ce n’est que l’exemple d’une jeunesse qui ne vit que par procuration, qui reste les bras croisés, à aimer, commenter et partager la réussite vie des autres qui ont décidé de faire quelque chose de leur vécu. Mais tout ce qui les intéresse dans cette histoire, ce n’est point le parcours de ce jeune au corps envieux pour essayer de s’en inspirer.

C’est ce qu’ils voient sur lui qui est intéressant. C’est plus ce qu’il « a » et non ce qu’il « est ». C’est la raison pour laquelle s’il arrive qu’il « soit » un homosexuel, ces homophobes factices risquent quand même de lui pardonner ce « péché » mortel. Les discours vont commencer à s'améliorer, les idées à évoluer, les concessions épistémologiques à se faire... genre ''c'est pas grave il est quand même beau'', ''au moins il n'est pas homosexuel pour l'argent'’, ''même s'il est PD il me donne je prend'' ''même s'il est depso il me demande je donne''…
Comme on a toujours pensé que l'Homo était un vendu, un sorcier, et un affamé, et que supposément il ne l'est pas, ou bien on ne sait pas qu'il l'est, on va lui pardonner ce ''péché capitalement mortel'' les filles qui le louaient, les mecs qui en rêvait, seront coincés et ne pourrons qu'accepter a la fin de l'histoire qu'on ''peut ETRE homosexuel avant de DEVENIR ceci ou cela''.

Jusqu’ici les politiques peuvent se féliciter de cette jeunesse qui meuble leur territoire. Facile à manœuvrer, à distraire, à télécommander, à abrutir, à animaliser, à embastiller… Avec un pilon et un mortier, vous y versez un peu de sauce et de piment, vous y ajoutez des gouttes alcoolisées avec un zeste de bikutsi et le tour est joué. Pour boucler la boucle, greffez y la télévision, internet, avec toutes ses composantes. Vous avez ainsi la jeunesse dans une bouteille que vous pouvez ensuite jeter à la mer en criant : attrape qui veut !

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