Lettre découverte au Laa Kam : je ne veux plus être Bamiléké

Parfois j’ai l’impression que naitre au Cameroun, y vivre et grandir, et peut-être y creuser sa propre tombe et mourir c’est déjà un crime en soi même. Et je me vois déjà, vieux et palpitant, assis sur une chaise sénile, tenant lieue du banc des accusés, répondant au tribunal institué par mes enfants et mes petits enfants. Me demandant en pleurant, en s’indignant : pourquoi j’ai fait en sorte qu’ils naissent dans ce pays ? Où vivre c’est déjà mourir, ou vivre c’est cohabiter avec la mort, c’est négocier avec elle au jour le jour. J’ai peur, que ceux qui hériteront de mon nom, de mon patrimoine génétique, de mon passé culturel, m’en voudront à vie. Parce que le nom dont ‘ils auront hérité, ils le porteront comme un joug, une croix, une malédiction, qui les conduira sans cesse sur le mont de Golgotha. Où ils seront obligés tous les jours, de rouler ce malheur historique, encore et encore, comme la pierre de Sisyphe. J'ai peur que cette diversité qui devrait fonder notre richesse, nous attriste au contraire en nous appauvrissant.

Pour éviter que mes enfants ne répondent d’un mal qu’ils n’ont pas commis, je veux m’en débarrasser à l’heure actuelle. Je le considère malheureusement comme un mal, parce que c’est ce qu’on veut sans cesse me faire croire. Pourquoi dois-je parfois avoir honte de dire au milieu des gens, même ceux que je considère comme des amis, mes « frères », que « je suis bamiléké » ? Pourquoi à chaque fois que je suis avec des camerounais comme moi, on veut toujours savoir d’où je viens ? Mon origine ethnique ? Je veux faire ma Carte d’identité nationale, on me demande d’abord de m’identifier en rapport à mon ethnie, ma tribu, avant de me reconnaître comme étant camerounais. Ça veut dire que je suis d’abord ceci ou cela, avant d’être citoyen de mon Etat.

Parce que je suis bamiléké que je n’ai pas le droit d’être Premier Ministre dans mon pays. Non c’est un domaine réservé aux ressortissants de là-bas. J’ai beau passer un concours national avec une bonne moyenne, je ne serais pas admis parce qu’on a privilégié un « autre camerounais » sous le prétexte qu’il vient d’une « autre tribu » dans la quelle la population n’est pas très poussée à l’éducation. Et que « chez nous », nous fréquentons beaucoup, et que nous sommes trop nombreux. Pour quoi dans la ville de Douala, Yaoundé, je suis obligé d’aller chercher le terrain ou une maison dans un quartier « Bangangté » ou « Dschang » ? Parce que le propiétaire a juré, écrit à l’appui qu’il ne loue pas sa maison ni vend son terrain aux « Bamis ». Ma petite amie, parce qu’elle est bassa ou béti, dois sans cesse cacher mon origine ethnique à sa famille. Car, elle a longtemps entendu ses parents lui dire « fais tout, mais ne ramène pas un bamiléké ici chez nous ».

Double frustration, parce que, même « chez nous » les bamilékés, chacun vient encore de quelque part, qui est autre que celui d’untel qui est aussi bamiléké. Quand ton « frère » camerounais te demande « tu es Bamiléké d’où ? », c’est dire qu’en plus d’être camerounais d’une ethnie, je suis encore le produit d’une tribu de cette ethnie, d’un clan de cette tribu, d’une famille de ce clan. Comme il y’a plusieurs types de camerounais, il y’a aussi plusieurs types de Bamiléké. Il y’a le Bami du Ndé, du Noun, de la Mifi, de la Menoua…et chaque partie de cette ethnie a ses propres préjugés historiques sur chacun. Ceux du Ndé par exemple appellent ceux de la Mifi les « mba ntu », défini comme « ceux d’en haut », avec toutes les étiquettes qui s’y attachent. Même étant dans le Ndé, il y’a plusieurs types de Ndé. Celui de Bangangté, celui de Bangoua, celui de Balengou, celui de Bamena…bien qu’appartenant tous à la même ère linguistique « medumba » chacun a sa langue, différente à plusieurs points de vue de l’autre. Tu entends quelqu’un à qui on dit « n’est ce pas tu es Bamiléké ? » et la personne de répondre : « je suis Bangangté s’il te plait et non Bami ».    

Tant qu’on me dira que les Bami de Bangangté sont les « bassas de l’Ouest », donc les « blancs » de là-bas, que quelqu’un est systématique Mbouda parce qu’il vend les pommes ou a ouvert une quincaillerie, et par conséquent est dans le « famla » ; que tel autre est « Dschang » parce qu’il s’habille de manière modeste et a une porcherie derrière sa maison, ou tel autre est Bafoussam parce qu’il est « radin » …je vais toujours me sentir autre chose que ce que je suis. Tant que je serais recruté dans une grande entreprise parce que je suis « bami d’ici ou de là » me laissera toujours un goût amer.

Imaginez vous êtes tous « frères », habitant la même maison. Et chacun demande encore à l’autre : « tu sors que d’où ? », « tu es mon frère d’où ? ». Ça veut dire que nous vivons dans la même maison, mais que chacun a sa propre « maternelle », vivant dans sa chambre, avec ses propres habitudes. Comme on a la même patrie, mais avec chacun une fratrie à laquelle il est attachée. A chaque fois que le père sert la nourriture sur la table, chacun essai, en vertu de son appartenance à une « mère », à une « chambre », de définir sa portion. Y’en a même qui ne sont pas invités à table. Et d’autres qui veulent quitter la maison du père comme l’enfant prodigue. Après avoir revendiqué sa part d’héritage.  

Je refuse d’être donc « Bamiléké », je refuse d’être jugé à cause de mon appartenance ethnique, à cause de mon nom, à causes de mes origines. Je refuse de crier ma « BAMITUDE », de m’affirmer comme étant un camerounais différent des autres parce que mon ethnie est différente, ma langue et ma culture. Mais je me pose la question de savoir, tant que je vais perdre mon côté « Bami » est ce que les autres voudront bien perdre cette autre partie d’eux ? Si je perds cette partie de moi, qui m’appartient en propre et qui ne cesse de me définir, avec quoi ou avec qui dois je la remplacer ?  Puis je perdre mon appartenance à mon identité culturelle de base, sans toute fois perdre une partie de moi même ? Si la culture est ce qui reste quand on a tout perdu, quelle serait la garantie que je ne serais pas perdu moi même parce que j’aurai perdu une partie de moi sans que rien ne puisse venir en complément ?

Au fait, c’est quoi « être Bamiléké ? »

 

texte dédicacé à Claude Berjeret Njiké "la reine blanche" qui s’affirmait en tant que bamiléké

 

Je suis Camerounais

Du Cameroun francophone

De l’ethnie bamiléké

Du département du Ndé

De l'arrondissement de Bangangté

Du village de Ntanga

Du clan de Bafetbah

Et toi mon frère camerounais, d’où viens-tu ?

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