Entretien avec Mathieu Youbi « Facebook est l’exutoire d’une culture de l’oisiveté et  du voyeurisme »

Plusieurs ont choisi d’aller à son encontre pour plusieurs raisons, moi je suis allé à sa rencontre pour les raisons que vous allez découvrir. Lui c’est Mathieu Youbi l’une des personnalités les plus influentes au Cameroun mais qui préfère parfois rester à l’ombre de ses grandes actions pour laisser ces dernières parler à sa place. S’il prend parfois du bon temps pour siroter des verres de champagnes, c’est bien pour se reposer des longues heures de boulot sans relâche, et pour contempler le temps d’une détente toutes ses réalisations passées. Il n’est pas seulement un homme d’action, mais aussi un homme de pensée. Promoteur du forum LCCLC, plateforme incontournable du dire camerounais sur la toile. Une initiative avant-gardiste qui fait échos de la qualité et de la quantité de ses réalisations restées inconnues du large public.

 

 

Mathieu Youbi est plus connu comme le promoteur du plus grand forum digital au Cameroun, au nom très révélateur. Comment est née cette idée ?

Merci pour l’intérêt que vous avez accordé à ma modeste personne et au forum Facebook «  le Cameroun c’est le Cameroun ». Pour faire simple, je dirais que l’idée m’est venue au lendemain de la crise ivoirienne. Apres avoir créé un forum qui dénonçait le rôle nocif de la France en Cote d’ivoire, il fallait  trouver une plateforme dédiée au Cameroun afin de discuter des problèmes du Cameroun car il y avait une nécessité d’amener les camerounais à s’intéresser à leur problème, de contribuer à l’édification de leur pays. Une plateforme de débat, d’échange et de partage était le cadre idéal. Il fallait créer cet espace qui n’existait pas, avec un accent progressiste. Pour cela il fallait trouver un nom, un titre évocateur qui donne une particularité au Cameroun,  d’où son nom, inspiré par cette affirmation de l’ex premier ministre Sadou Hayatou «  le Cameroun c’est le Cameroun ».

 

 

Parfois on a l’impression que Le Cameroun c’est le Cameroun (LCCLC) est un forum incontrôlable. Comment arrives-tu à gérer ce management au quotidien ?

C’est vraiment une impression,  juste que certains oublient d’intégrer que ce forum réunit les camerounais de partout, de l’homme de la rue  à l’intellectuel, des personnes à une certaine culture  et on a donc ce côté marché ; Mais  Dieu merci je travaille avec une équipe formidable d’administrateur qui bien qu’agissant à postériori réussi à cadrer les dérives. Nous avons une charte qui régit les postures. Les régulations des administrateurs ne sont pas connues de beaucoup de membre. Un forum sans régulation n’est pas un forum sérieux

 

 

Quel est l’intérêt d’un tel forum pour le Cameroun ?

L’intérêt n’est plus à démontrer, car les réalisations sur le plan humain sont nombreuses. Il y a cet intérêt que c’est la tribune citoyenne par excellence ; A travers ce forum on peut voir ce que le citoyen lambda pense de la marche du pays. Pas besoin d’un sondage pour avoir l’esprit du camerounais moyen ; Ce forum est le reflet de la libre parole camerounaise, le miroir de l’actualité camerounaise et l’expression populaire. D’ailleurs notre forum a déjà l’objet de mémoires académiques, c’est dire son intérêt en tant que fait social camerounais.

 

 

Quel est le regard que tu portes sur le comportement psychique ou psycho-politique de la jeunesse camerounaise d’ici ou de la diaspora à travers ton forum ?

La jeunesse camerounaise est la résultante de notre société en décrépitude. La jeunesse est victime d’une société qui va à reculons, d’une société sans repère ou le bon est confondu en bien, le mal est devenu la norme, l’amoral est devenu banal. Notre jeunesse ne croit plus en elle, elle est victime d’une société sans perspective. Elle vit au jour le jour, autant qu’elle peut. Facebook est l’exutoire d’une culture de l’oisiveté et  du voyeurisme.  En voyant la jeunesse camerounaise sur Facebook, on comprend combien le mal est profond dans notre société. Les jeunes camerounais sont plus ancrés au sensationnisme qu’au débat intellectuel. On s’intéresse plus au fait divers qu’aux fondements de notre société. Cela est la résultante d’une société où le banal a une force sur le concept. C’est triste de le dire mais c’est une réalité. Moins que la jeunesse de notre diaspora qui  est forgée par une société je dirais plus organisée, la jeunesse camerounaise de l’intérieur semble perdue  dans son monde.  

 

 

Plusieurs pensent que LCCLC est un forum d’opposants Bamiléké pour promouvoir les idées de leur candidat tout en se servant de ce vivier pour « finir avec » le RDPC ?

J’ai du mal  à parler de l’ethnie  s’il vous plait. L’expression « opposant bamiléké  » est justement  un mal de notre société. On ne peut passer son temps à savoir d’où vient celui  qui dit quelque chose en lieu et place de ce qu’il dit. En fait, on ne juge pas l’idée mais l’origine du communiquant.  Sur Facebook, on se trouve à juger les gens par leur nom, comme si le brassage de population n’existait pas et mais par leur origine. On ne peut passer son temps à chercher l’ethnie de l’autre, comme si l’ethnie conditionnait la pensée. Facebook est le théâtre du tribalisme qui est le plus grand mal de notre société au même titre que la corruption qui gangrène notre société réelle. Le plus choquant c’est le fait que c’est la jeunesse camerounaise. Ce forum regroupe des camerounais sans considération de l’ethnie, vouloir lui donner une connotation comme si elle ne regroupe qu’une ethnie est malsain.
Au fond c’est notre société qui est touchée. Que y ‘ a-t-il de scientifique  de dire : les opposants bamilékés ? rien.  C’est une stigmatisation, une de plus, comme si dans les autres ethnies, il n’y a pas les opposants.  J’ai du mal à parler de cette posture qui est le véritable danger de notre société.  Tous les bamilékés sont-ils tribalistes ? Où sont les nordistes de ce forum qui d'ailleurs regroupent toutes les ethnies et certains amis du Cameroun ? D’ailleurs opposant à quoi ? Au régime régnant ? Non il faut faire attention avec ce genre de pensée, lancée par les chantres du tribalisme qui hélas se retrouvent dans notre société et dans toutes les régions et Dieu merci sont une minorité inculte et hideuse.  Le forum se veut progressiste dans son idéologie, les anti progressistes, faute d'argument se noient dans un tribalisme béat. Le forum est ouvert à tous, à toute association et toute organisation sauf terroriste et guerrière. Pourquoi, au lieu poser leur idée, ils se livrent à la stigmatisation ?
Autre chose, d’où viennent les camerounais qui sont sur FB, ils viennent de notre société. Pensez-vous que sur FB , ils soient différents  de ce qu’ils sont dans la société ? Non. Faisons le procès de notre société et non de Facebook

 

 

Tu es aussi un militant politique. C’est une lapalissade que de dire que tu milites pour la chapelle MRC, quelles sont les raisons de l’adhésion à ce parti politique ?

Bonne question. Je milite dans ce parti (sans être un homme politique) parce que j’ai trouvé dans le projet de société du MRC, tout ce que je rêve pour mon pays. Le MRC justement nous offre une alternative adéquate, un projet de société qui répond à un autre Cameroun, loin de ce que nous vivons. Vous savez, contrairement à ce que le parti au pouvoir veut nous faire croire,  notre pays ne manque pas d’homme apte à nous conduire vers la prospérité, et pour y parvenir, il faut des idées justes et ceux qui portent les idées du MRC sont des camerounais de toutes les régions, des respectables citoyens d’une certaine épaisseur. Ca tombait donc bien, je cherchais un parti qui porte mes aspirations et j’ai trouvé le MRC. Merci au grand frère qui m’a fait découvrir  ce parti. Il se reconnaitra. Le MRC peut apporter beaucoup à ce pays, il peut faire renaitre le Cameroun et j’invite les camerounais à s’imprégner de son projet de société. Nous avons là une chance de nous affranchir du joug du régime tyrannique et inapte.

 

 

Tu es aussi un promoteur culturel, qui agit beaucoup plus dans l’ombre. Peux-tu donner quelques références de tes actions les plus marquantes dans ce domaine ?

Humm, vous avez dit que j’agis dans l’ombre  et  donc parler de mon travail dans le monde de la culture me dérange beaucoup. Vous avez même dû remarquer que j’ai pris du recul à l’antenne de RFI couleurs tropical, juste pour mieux me faire absorber par cette ombre. Seuls les actes comptent. J’ai beaucoup fait  et je ne compte pas m’arrêter là. Parlons plus de l’avenir c’est mieux, je puis vous annoncer qu’avec deux amis nous menons une réflexion sur l’appropriation par les camerounais de notre culture. Nous ne consommons pas notre culture et c’est grave. Si nous ne consommons pas notre culture qui va le faire. Notre culture est riche, elle s’adapte à un monde évolutif. Il faut que les camerounais ne perdent pas cela de vue. Plus nous allons consommer notre culture, plus nous seront plus fort dans le concert des nations. Notre réflexion tire à sa fin et on pourra l’implémenter afin que le Cameroun et sa culture en soient gagnants. Autre chose, je boss sur l’émergence de notre culture par le biais des NTIC et principalement le numérique. Je pense que le numérique est la nouvelle chance qu’a notre culture pour émerger et faire à ce que nous acteurs culturels puissent vivre de leur art. Nous ne devons pas rater ce rendez-vous ; J’y travaille. C’est le plus grand échec du continent et surtout du Cameroun  si on rate ce rendez-vous; On ne peut dire que l’Afrique a une riche culture, que les Africains sont des grands artistes, mais paradoxalement ils sont les plus pauvres. Il manque de politique culturelle sur le continent et au Cameroun, je compte y remédier. Merci à l’Unesco et France Culture qui m’accompagnent dans cette démarche.

 

 

 

Penses-tu que les jeunes peuvent véritablement prendre la relève dans ce pays qui brille par l’obsolescence et la sénescence de sa classe dirigeante ?

Oui les jeunes peuvent et doivent prendre la relève, sinon c’est la mort de notre pays. C ‘est un impératif qui ne demande pas notre avis. Sont-ils prêts ? J’en doute. Il est donc important de préciser qu’il faut une transition. Les jeunes ne sont pas préparés. Ils ont tourné le dos à la chose politique,  à la pensée, à l’esprit d’avancement et donc s’y lancer sans une préparation  serait la catastrophe. Les générations spontanées en politique c’est rare et dangereux. Il faut un canevas, des lois, des cadres qui remettent la politique dans sa pensée première. Une éducation citoyenne  sur  la politique, sur les valeurs de la société, sur la morale commune est impérative,  car les ainés n’ont pas donné une bonne image aux choses. Il y va de la survie de notre société

 

 

S’il fallait partager les responsabilités, les jeunes ne sont pas aussi le plus souvent responsables de ce qui leur arrive ?

Beh non, les jeunes sont des victimes. Les jeunes c’est comme la foule. Elle ne pense pas, elle se forme sur l’immédiateté. Quand une société ne prépare pas sa jeunesse à une relève, ne lui offre pas les opportunités pour se découvrir. Quand une société est je dirais contre sa jeunesse  contre son épanouissement, ne la prépare pas à affronter les défis, comment vous pouvez lui donner une responsabilité de sa perdition ; Les jeunes sont les victimes d’une société fantôme. Je rends grâce à ceux qui ont réussi à se faire un chemin, mais ils sont combien ? Regardez l’éducation, qu’enseigne-t-on à notre jeunesse, dans quelle condition ? Comment elle doit être responsable de l’échec de son encadrement .Non ce n’est pas à elle de fixer les repères de la société. Evitons de faire des victimes, des bourreaux. J’ai envie de lancer un cri, un SOS, Sauvons la jeunesse camerounaise, elle n’a plus de tuteur, elle n’a plus de repère.

 

 

Trois auteurs africains qui t’ont marqué ?

Paulin Houtondji, un philosophe Béninois .Il a beaucoup contribué  poser l’idée d’une philosophie Africaine.   Il a une culture forte de l’histoire de la pensée du monde. Il s’en est servi pour mettre l’idée d’une Afrique qui n’est pas étrangère à l’histoire de la pensée .Avec Marcien Towa, ils sont les premiers philosophes du continent.

 

Jean-Godefroy Bidima, un penseur camerounais, très peu ou même inconnu pourtant  c’est le seul qui a travers ses livres, déconstruit l’image du l’africain. Il projette notre être dans ce qu’il a de lui-même et règle le problème des préjugés, des clichés.  Ses écrits  sont d’une originalité que je n’ai pas vue chez un autre penseur

 

Maurice Kamto, Il a ce côté philosophique qui fait de lui un  écrivain  avant-gardiste .même s’il se refuse philosophe. Il y a dans ses écrits un dynamisme de la pensée, un positivisme  enrichissant. Dans l’urgence de la pensée, il nous ramène sur la nécessité de se repenser .Ses diagnostics et ses récits de notre société sont d’une froideur qui lui conféré une rigueur scientifique rare chez beaucoup d’écrivain africain

 

J’aurais pu citer Axelle Kabou  que je conseille à ces pseudos panafricains qui écument les plateaux de télévision et nous enfument sur Facebook, afin qu’ils comprennent combien nous sommes responsables de nos malheurs, et qu’il ne revient qu’à nous de manière urgente de nous re-inventer, de nous repenser.  Mais vous avez dit 3.

 

Vous avez remarqué que je surfe sur la vague philosophique qui est ma formation de base. J’adore les auteurs qui manient la pensée, les idéologies, non pas pour les décrire mais pour  nous offrir leur monde, celui  leur subconscient. La pensée est ce par quoi se fait le monde.

 

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