Mon entretien avec Hemley Boum : « Un devoir de mémoire est nécessaire pour détricoter les contre-vérités »

Je suis venu auprès d’Hemley Boum solliciter un entretien pour comprendre d’où elle tire autant d’énergie et d’assurance. Ses écrits sont  la marque même de son engagement. Elle écrit tellement bien notre histoire et décrit avec justesse ses histoires qu’on voit en elle la résurrection des choses qui semblaient avoir disparu de notre mémoire. Avec une étonnante subtilité, elle place la femme au cœur de sa démarche, et marque ainsi un pas précieux pour une longue marche vers la mise en lumière de la gent féminine dans notre société. Grâce à son ouvrage elle nous sort, peu à peu, pas à pas du « maquis » pour une véritable indépendance de corps et d’esprit.

 

C’est principalement par ta fonction littéraire que tu as pu bénéficier de cette large visibilité à l’internationale. Est-ce une preuve que la littérature compte encore ?

La littérature, mais au-delà la culture, l’art sous toutes ses formes importe dans l’idée que les individus, les peuples se font d’eux-mêmes et de leur univers, dans la construction de leur imaginaire. Elle interroge, en le mettant en scène, le chaos du monde, mais aussi sa beauté. Les lueurs infimes d’espoir, la persévérance obstinée de notre humanité.

Si nous nous fermons à cela, que sommes-nous si ce n’est des outils, des pièces de rechange pour un système qui ne comprend que ce qui se marchande ?

 

 

Y’a-t-il assez de la matière aujourd’hui pour combler le vide laissé par Mongo Béti, Francis Bebey, Cecile Abega, Ferdinand Oyono ou encore Guillaume Oyono ?

Ils ont tracé la route, eux et d’autres moins reconnus aujourd’hui mais qui réapparaitront peut-être un jour. J’ai travaillé avec Sévérin Cécil Abéga pour qui j’avais de l’affection et de l’admiration. Il avait une foi inébranlable dans la capacité des jeunes camerounais à avancer malgré l’adversité. Il a toute sa vie étudié les ressorts de nos cultures anciennes, des organisations plus contemporaines dans nos campagnes pour comprendre et faire comprendre le fonctionnement de nos sociétés. Je pense que ce type de démarche, cette imprégnation et le partage de l’expérience qui en découle sont précieux.

La matière existe, il m’arrive de lire des ouvrages ou même des manuscrits écrits par des jeunes camerounais. Je suis toujours ravie de m’apercevoir que tout y est, le souffle romanesque, épique. Je déplore qu’aucune structure viable n’existe dans notre pays pour guider leur travail et les encourager, les faire connaître. Dans cela comme dans d’autres domaines, la médiocrité ambiante constitue un vrai frein.

 

 

Plusieurs écrivains camerounais qui excellent sont ceux qui ont la chance de se faire éditer à l’étranger. Pouvez-vous envisager un jour rapatrier vos écrits ? Et quel regard portes-tu sur l’état du livre et de la lecture dans le Cameroun actuel ?

Les romans sont disponibles partout, pour peu que quelqu’un désire les acquérir. Les pays du Maghreb, d’Afrique noire anglophone ont mis en place des systèmes permettant de racheter les droits des auteurs publiant à l’étranger. Cela se fait partout, pourquoi pas chez nous ?

Quand on sait que Soyinka a un jour publié aux Editions Clé, cela nous donne une idée de la dégradation actuelle.

 

 

Tu as plusieurs ouvrages, mais c’est avec « maquisards » que tu as été révélée au grand public. Cette œuvre est ‘elle aussi importante que les précédentes ?

Tous mes livres sont importants à mes yeux. Est-ce qu’une prochaine publication viendra un jour faire oublier « Les maquisards » ? J’espère que non.

 

 

En lisant cet ouvrage romanesque, on remarque qu’il sonne à la fois comme un essai et comme un livre d’histoire. C’est un choix libre ou alors une contrainte au regard du but visé ?

Même si certains passages sont didactiques et que l’Histoire traverse et bouleverse mes personnages, « Les Maquisards » reste un roman, une fiction. À deux ou trois exceptions près, aucun de ses personnages n’a existé dans la réalité. Je tiens à cette forme car elle permet de s’exprimer en toute liberté et d’être au plus près des réalités, des dilemmes et des confrontations que je voulais traiter.

 

 

Ecrire sur notre passé est ce suffisant de nos jours pour combler toutes ces années de carence historique qui ne cesse de se creuser au fil du temps ?

Chacun agit à sa mesure pour combler ce qu’il y a à combler ou éclairer sous un jour nouveau les évènements. Moi j’écris parce que c’est mon métier tout simplement.

 

 

Nos héros ne méritent pas un peu plus que des écrits sur leur vécu afin de leur rendre hommage ?

Encore faut-il déterminer qui sont les héros, qui sont les autres.

 

Que voulons-nous faire de cette Histoire ? Quels enseignements acceptons nous d’en tirer ?

Le Cameroun a recouvert son histoire tragique sous une chape de plomb faite de peur, de colère, d’auto-apitoiement et de hargne. De façon cyclique et récurrente, des évènements tragiques nous ramènent à ces épisodes de notre passé, les interprétations les plus farfelues voient le jour puis disparaissent. Les anciennes générations racontent une version réelle ou fantasmée quand ils ne décident pas simplement de se taire. Nous sous-estimons pas la violence à laquelle elles ont dû faire face, le deuil terrible de l’espoir suscité par les indépendantistes et le désarroi de voir notre pays sombrer comme c’était à prévoir. Nous ne pouvons pas oublier que cette violence a perduré des décennies après l’indépendance.

Il vaut mieux ne pas se faire trop d’illusions sur ce que nous découvririons en creusant le passé. Il est à prévoir que chaque famille, chaque hameau contient son lot de collaborateurs et de maquisards, et que trop souvent les populations prises en étau entre les factions, sommées de choisir leur camp ont dû subir l’indicible.

Malgré tout un devoir de mémoire est nécessaire pour détricoter les contre-vérités et métamorphoser ce passé qui nous entrave en terreau fertile.

 

 

On parle très peu du rôle de la femme dans la création de cette histoire. Par exemple dans la lutte coloniale, tu défends l’idée selon laquelle elles ont plutôt joué un rôle remarquable et surtout à ne pas oublier avec autant de légèreté ?  

Lorsque l’on sait comment les sociétés traditionnelles étaient organisées et la place centrale qu’y tenaient les femmes, il devient impossible d’envisager un combat de cette ampleur sans leur coopération pleine et entière.

C’est d’une grande évidence, je ne pensais pas en écrivant « Les Maquisards » que cet aspect là retiendrait à ce point l’attention. Nous savons aujourd’hui que des femmes accompagnaient Ruben Um Nyobè lorsqu’il a été assassiné, que certaines sont mortes, d’autres emprisonnées, traquées, exilées. Et combien d’anonymes ? Combien d’entre elles ne l’ont même jamais rencontré et pourtant se sont battues et ont tout perdu ?

Croyez-vous que les femmes souffraient moins que les hommes du mépris pour leur mode de vie, leur spiritualité, leur personne ? Des travaux forcés, de l’indigénat et de toute l’horreur du système colonial ? Croyez-vous que les femmes étaient incapables de se figurer cette liberté, cette indépendance tant désirée, qu’elles étaient incapables d’en saisir les enjeux ?

Il n’y avait pas un front où les hommes allaient se battre. Les batailles faisaient rage sur le terrain, sur leur terrain à l’endroit même où elles vivaient et élevaient leurs enfants. Les exactions, les crimes, les déplacements massifs avaient lieu dans les villages, sur leur lieu d’habitation. D’après vous que faisaient les femmes miraculeusement préservées du chaos pendant que leurs hommes et leurs fils se faisaient tuer sous leurs yeux? Du tricot ?

 

 

L’image que renvoie la jeune fille aujourd’hui par exemple au Cameroun, ne donne pas assez d’arguments pour accorder à la femme toute sa valeur et sa considération. Y’a-t-il des stratégies pour résoudre cette situation plutôt inquiétante ?

Je me suis longtemps réjouie que la virginité des femmes ne soit pas sacralisée au Cameroun comme elle peut l’être dans certains autres pays et que les femmes jouissent dans ce pays d’une certaine liberté à disposer d’elles-mêmes.

Je me réjouis encore qu’il y ait tant de jeunes femmes instruites, que dans la plupart des familles, les parents ne fassent pas la distinction entre les garçons et les filles pour assurer une éducation à leurs enfants. Je constate même que lorsque les moyens sont réduits, les familles misent sur l’enfant qui présente le plus de disposition aux études et bien souvent, il s’agit de la fille.

Il est heureux de constater aussi qu’à des postes clés ou intermédiaires, on trouve tant de femmes douées, intelligentes, travailleuses qui continuent de s’impliquer dans la fameuse solidarité familiale si difficile aujourd’hui que les temps sont durs pour tout le monde et que l’Etat démissionne des fronts sociaux.

Mais on ne peut pas nier la perte de repères, la subornation ambiante, l’absence d’exemplarité, la mise en exergue de modèles sans substance, la misère et l’exclusion sociale qu’elle entraine. On ne peut pas nier tous ces maux qui gangrènent notre pays et mettent la jeunesse en danger.

Si la société vous fait sentir que votre corps est la seule chose de valeur que vous possédez et qu’autour de vous les uns et les autres bradent leur intelligence avec cynisme et désespoir, alors le rapport à soi-même, à son propre corps devient vicié, douloureux, mercantile. Ce qui était une force, une liberté, une confiance en soi pour aborder le monde avec assurance devient perversion.

 

 

La littérature pour toi c’est un exutoire, un moyen de communication, ou alors un métier qui te fais gagner ta vie ?

Tout cela à la fois, mais surtout ma manière d’être au monde, de réfléchir le monde qui m’entoure, de l’apprivoiser, de me l’approprier.

Dans mes romans, j’explore mes doutes, mes errements, mon questionnement, dans ce que j’ai de plus sombre et de plus fragile. J’écris dans un désir de toucher l’autre à cet endroit là précisément, celui où nos fragilités additionnées nous relient à notre humanité. J’écris parce que d’autres m’ont touchée en écrivant, qu’ils m’ont apaisée, enflammée, fait douter ou conforter et donner envie à mon tour de communiquer par ce biais.

 

 

Trois auteurs africains qui t’ont marqué ?

Je suis moins marquée par les auteurs, que par certains livres.

« Le bel immonde » de VY Mumdimbè, « Le pauvre Christ de Bomba » de Mongo Beti,  « Le lion et la perle » de Wole Soyinka, « La sourde violence de nos rêves » du Sud-Africain K Sello Duiker, « Le feu des origines » d’Emmanuel Dongala

Je pourrais en citer d’autres, la littérature africaine est riche d’œuvres tout à fait passionnantes.

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