Je ne suis pas BAMENDA !

Publié le par Félix Mbetbo

Je ne suis pas BAMENDA !

Tout récemment, un jeune artiste dénommé Petit Malo a été flagellé sur la toile par la communauté Bamoun au Cameroun. Son péché aura été d’avoir osé s’inscrire dans une démarche artistique qui n’a pas été entendue d’une bonne oreille par les ressortissants de la région artisanale du pays. Dans sa chanson en rapport avec les qualités ou les défauts de la fille camerounaise, il a laissé comprendre que les filles de cette partie de l’Ouest se caractérisaient par « la saleté ». Même s’il s’en excusera plus tard, en prétextant que ce n’était qu’une blague, elle aura été de mauvais goût.

Sauf que, l’auteur de cette chanson n’a pas inventé la roue. Depuis fort longtemps au Cameroun on s’est toujours « amusé » à coller à chaque village, tribu ou ethnie, ou encore région une ou plusieurs étiquettes. Ces étiquettes tentent à chaque fois de renseigner sur les caractéristiques visibles ou latentes avec pour ambition de définir la personnalité de base dudit village, de ladite tribu, ethnie ou région. On pourra classer cela si on le désire, dans le cadre de l’imaginaire populaire, des préjugés ou encore du savoir naïf. Sauf que comme d’habitude, une opinion populaire ou collective cache en elle-même des réalités observables.

Le malheur au Cameroun c’est que nous manquons assez de travaux anthropologiques qui peuvent éclairer les gens sur les attitudes, les habitudes, les us et coutumes des différentes communautés qui l’habitent. Et le plus souvent, c’est au bar, au carrefour populeux, dans les chansons populaires, et les séries télévisées que, le « savoir » se diffuse. Par exemple sans savoir comment ils le savent, les gens « savent » quand même que les Bamouns sont des « serpents à deux têtes ». Plusieurs le disent et parfois mordicus comme si c’était une insulte, pourtant culturellement, le « serpent à deux têtes » est le symbole accepté et utilisé de ce peuple.

En ce qui concerne les filles Bamouns avec leur rapport à la saleté, ça peut vraiment sonner comme une offense. Mais aucune recherche scientifique ne nous aide à déconstruire ou à comprendre ce jugement. Le jeune artiste cité plus haut est allé jusqu’à dire que : « la fille bamoun adore la saleté » à un tel point qu’on croirait qu’on l’a « punit avec ». Quand on en parle en public, les gens y adhèrent comme si c’était une vérité déjà établie. Peut-être que c’est le fruit des expériences propres ou de l’observation ! Or est-ce que le fait d’avoir observé plusieurs cas isolés peut servir à établir une vérité générale ? Chose compliquée à dire !   

Dans le même élan, d’autres vont même jusqu’à émettre des proverbes aux allures savantes selon laquelle « la feuille Bamoun est comme le ndolè, elle est bonne quand elle est lavée ».

C’est pareil pour les autres villages, tribus, ou ethnie au Cameroun. L’artiste Saint-Bruno l’avait magnifié dans une chanson, en affirmant avec assurance que « chaque village a son défaut ». Il est connu et reconnu ici que « les Bamenas sont les voleurs de chèvres », les Bafoussam sont des radins toujours en train de « ma’ plan ma’ calcul »,  les Doualas sont des vantards, les Bangangté les nobles dans rien », ainsi de suite jusqu’aux Bamendas qui « réfléchissent toujours à gauche ».

Quand on veut insulter quelqu’un chez nous, ou le traiter d’idiot ou de con on l’appelle « bamenda ». Ainsi, dans l’esprit des gens au Cameroun, le « bamenda » est quelqu’un qui « réfléchit toujours à gauche », qui n’a pas tous ses sens, qui est maladroit.  Aussi, quand quelqu’un s’habille d’une certaine façon, un peu décalé ou bigarré, on s’en moque immédiatement en disant qu’il est accoutré comme un bamenda. Dire de quelqu’un qu’il est le « bamenda » d’untel c’est rappeler qu’il est comme un instrument pour celui-ci.

De cette manière : c’est quoi être un bamenda ? Qui est finalement « bamenda » et qui  ne  l’est pas ? Suffit’ il pour moi de naître à Bamenda pour en être un ? Même si je suis fils d’un mélange problématique entre un bamiléké et une bassa ? Est-ce que m’habiller avec des combinaisons et des couleurs bizarres suffit pour faire de moi un bamenda ? Est-ce que le fait que je m’appelle Kenfack fait forcément de moi un Dschang avec le porc comme animal de compagnie.

Je me rappelle toujours de cet ami de la cité capitale qui est né dans le Nord-Ouest, grandi et étudié là-bas, qui s’énervait à chaque fois quand on le présentait comme un Bamenda. Lui ce beau et grand douala et fier de l’être. Ainsi, pour le titiller à chaque fois, on l’appelait « bamenda ». Mais il ne l’appréciait toujours pas. « Je ne suis pas Bamenda ! » répondait ‘il toujours avec nervosité.  Plusieurs jeunes ont justement parfois honte de dire qu’ils sont originaires de cette région.

C’est donc dire que dans le même pays, on est d’abord bamiléké, bamenda, béti, bulu, bororo, douala, avant (que) d’être camerounais. On demande toujours aux gens : « tu es Camerounais d’où ? ». Si on répond de l’Ouest par exemple, la question suivante c’est « où là-bas à l’Ouest ? ». Si tu réponds Mbouda, on demandera encore « Mbouda d’où ? ».  

Je ne suis pas bamenda ! Comme plusieurs étaient charlie, ouaga, bassam, ou Orlando.

Je ne peux pas admettre qu’on demande aux camerounais d’être solidaires des anglophones comme s’ils étaient des étrangers. Comme si c’étaient des gens d’un ailleurs et nous d’ici, comme si une grande muraille de Jéricho nous séparait d’eux. Le Bamenda c’est moi et l’autre en même temps. Au cas contraire ce n’est ni moi ni l’autre.

Pourquoi devrait donc traiter le « bamenda » avec compassions ou sympathie comme si son bonheur dépendait de quelqu’un d’autre que lui. Comme s’il était un subalterne, un cadet social, un assisté ? Comme si son sort était hors du sort commun des autres fils de la patrie.

« Je ne suis pas bamenda », donc ne me traitez pas comme tel. Ne me regardez pas comme un bamenda, ne me donnez pas les avantages d’un bamenda, ne m’excluez pas non plus comme un bamenda. Je ne suis pas bamenda, donc je peux ne pas savoir parler anglais, ou m’exprimer parfaitement dans les deux langues héritées. Je ne suis pas Bamenda, donc votre cellule du bilinguisme ne me concerne pas, votre sécessionnisme non plus !  Je suis plus grand que ça, je suis fils de la Patrie!

Texte dédicacé à Edwin ETUMBO

 

 

Auteur de, « lettre dé-couverte au La’kam : je ne veux plus être Bamiléké »

http://monsieurbuzz.over-blog.com/2016/11/lettre-decouverte-au-laa-kam-je-ne-veux-plus-etre-bamileke.html

Publié dans Chroniques

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