Maahlox refuse de faire sa nathalie...!

Le philosophe Mono Djana l’avait vu mieux que personne en parlant du Cameroun comme d’un pays où on a « écarté la norme et normalisé l’écart ». C’est donc une société malade, et surtout malade d’elle même. La maladie étant un état anormal, un dysfonctionnement dans un système individuel ou collectif. Mais c’est aussi une société qui refuse d’accepter son état pathologique, nonobstant tous les symptômes qu’elle présente. Elle a honte de sa maladie et refuse même de se faire soigner. Elle veut faire croire qu’elle va bien, et prend pour fous tous ceux qui veulent en faire le diagnostic. Il faut donc les isoler et les mettre sur le ban. Il est hors de question que quelqu’un ose la mettre à jour, l’exposer, en parler de manière aussi décomplexée comme s’il s’agissait d’un sujet d’amusement. On préfère celui qui bande la plaie à celui qui a le toupet de la creuser.

C’est donc normal pour elle dans cet état de choses, que quelqu’un comme Maahlox Soit traité d’anormal. Il va à l’encontre des normes sociales, il est grossier, pervers, indécent, il n’a aucune morale ni de vertu. Il suffit pour le savoir, d’écouter sa musique, d’être attentif à ses textes, aux mots qu’il utilise, de voir ses clips, et la facilité avec laquelle il choque la morale, blesse la pudeur, et viol la bienséance. Ce qu’on trouve encore anormal, c’est qu’il se pose comme un « artiste sauvage » et ose l’assumer. Il a le toupet de le dire en public : sa musique n’est que le reflet de la société dans laquelle il évolue. Comme Beaumarchais, « ses tableaux sont tirés de nos mœurs, ses sujets de la société ». Ainsi, si ses chansons sont si perverses, c’est donc pour dire que la société et ceux qui y vivent sont porteurs de la même perversité et pires encore.

Maahlox n’est donc pas seulement le sociologue du rap, mais aussi un metteur en scène. Il est le secrétaire de l’observation et le photographe de la réalité. Il n’invente rien, sa musique est comme une pièce de théâtre, ou de manière risible, il présente aux yeux du public les multiples maux qu’ils cachent dans le secret de leur propre cœur. Il est donc peu compréhensible pour lui de frapper par exemple sur l’avarice sans mettre en scène un « méprisable avare » ou encore « démasquer l’hypocrisie, sans montrer un abominable hypocrite » selon les mots de Beaumarchais. On attend de lui qu’il tourne autour du sujet, au tour du pot, autour de la plaie sans y aller en profondeur. Qu’il voile son langage, qu’il évite de parler du problème mais qu’il propose des solutions pour le résoudre. On attend de lui qu’il éduque les jeunes, parce que dit’ on, sa musique va à l’encontre la morale et risque de pervertir la jeunesse.

C’est encore là un symptôme d’une société malade. Dans laquelle chacun abandonne et transfère ses responsabilités entre les mains d’un autre et l’accuse de ne l’avoir pas rempli avec tâche. Où les parents manquent à l’éducation de leurs enfants en la confiant à l’école, et l’école à son tour la confie à je ne sais qui. Si une telle société recours aux artistes pour s’éduquer, c’est dire sans risque de se tromper qu’elle est vraiment en train d’être rongée par sa maladie. Si on se retrouve à demander à ceux qui sont censés nous divertir de nous éduquer, c’est donc une preuve que ceux qui sont appelés à nous éduquer sont occupés à autre chose. Si bien qu’on voit des journalistes qui n’ont presque rien lu comme bouquins sérieux, qui n’ont rien écrit non plus, reprocher à l’artiste de ne pas jouer son rôle…d’éducateur. Sériously ?

Maahlox a donc raison de dire que ce n’est pas son rôle ! Et que ceux qui veulent chercher une autre chose dans sa musique que les réalités qui l’entourent au quotidien n’ont qu’à aller voir ailleurs. Dans une société sérieuse, quand on a besoin de se cultiver on commence par aller au musée, dans les bibliothèques, dans les maisons de culture. On ne va pas dans une discothèque ou à un concert de musique populaire. C’est comme entrer dans un site pornographique, et espérer y voir les louanges et les prières d’adorations. On n’a donc pas compris jusqu’ici le rôle de l’artiste comme c’était le cas avec Beaumarchais qui disait avec raison qu’ « on ne peut corriger les hommes qu’en les faisant voir tels qu’ils sont ». On ne peut guérir d’un mal profond qu’en en parlant de la manière la plus risible sur la place publique.

Maahlox n’a alors pas voulu jouer le jeu camerounais de l’hypocrisie légendaire en se justifiant ou en trouvant des excuses. « Je chante ce que vous êtes », et si vous ne voulez pas en guérir vous n’avez qu’en mourir. Un point un trait. Il assume, dans un pays où chacun veut cacher ses penchants et passer pour un saint et juge des autres. Où abondent les homosexuels et les lesbiennes, les pervers, mais où personne n’a jamais voulu assumer sa tendance ou son orientation. Où mêmes les vendeuses de piment se présentent comme des modèles de réussite et jouent les éducatrices…Mais si Maahlox était à la place de Nathalie j’imagine qu’il aurait pu dire un jour : « j’assume, j’ai vendu mon piment et je ne suis ni la première ni la dernière». Car s’il existe des vendeuses de piment, c’est parce qu’il existe des acheteurs. Qui doit’ on blâmer dans ce cas ? Celui qui le vend ? Celui qui l’achète ? Celui qui le chante ? Ou celui qui le danse ?

Tu insultes l’artiste là sauvage, mais c’est sa musique que tu danses…tu appelles la fille là pimentière mais tu veux goûter à son piment…tu appelles le gars là voyou mais la nuit c’est chez lui que tu dors…telle est la mentalité qui alimente notre société. Ainsi, pour savoir vraiment ce qu’ils aiment, il faut fouiller dans ce qu’ils font semblant de haïr en public. Si ce n’est pas le vampirisme, je ne sais pas de quelle sorcellerie il s’agit exactement. Ils avaient voulu nous faire croire qu'en interdisant aux filles de porter les mini jupes, elles deviendraient toutes des vierges Marie. Qu'en interdisant "coller la petite", les pilons se décolleraient aussitôt des mortiers. La société est malade jusqu'à puer, plutôt que de tirer le mal à la racine, ils veulent des chansons qui vont la parfumer pour qu'on continue à vivre en faisant semblant de respirer le bon air. Mais quand un mal doit pourrir, tu montes du descends ça va seulement pourrir.

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